Pascale baigne toute la journée dans la prématurité, dans le rôle de celle qui écoute, soutient, conseille. Pascale est en effet la fondatrice d’Anatole biz, dont j’ai déjà parlé ici.

Le fait de se replonger dans ce passé si fort a donc remué pas mal d’émotions en elle, et je la remercie de l’avoir fait…c’est encore un témoignage de prématurité magnifique, si bien raconté qu’on a l’impression d’y être…

prématurité

Chapitre 1. La rencontre

 

Il est minuit. Je n’ai pas le droit de me lever avant encore trois ou quatre heures.

Ma fille est née à 22 heures. Son papa l’a vue, m’a raconté puis est rentré dormir.

Elle est là-haut, au 7ème étage. Il parait qu’elle est très petite. Qu’elle est entourée de tuyaux, de fils, de machines. Il parait que le médecin qui s’occupe d’elle est un extra-terrestre, concentré à 200% sur elle. Il parait qu’il y a plein de douceur au bout de ses puissants bras de rugbyman. Il parait qu’elle est vivante. Il parait qu’on ne peut rien dire du tout sur la suite.

Ces nouvelles datent d’il y a une heure, une heure immense bourrée à craquer de secondes de doute, de détresse et d’espoir mêlés. Depuis une heure je regrette de n’avoir pas insisté pour l’embrasser. Je me demande comment mes ainés, de 4 et 8 ans, pourraient supporter la mort de leur petite sœur et l’effondrement probable de leur mère. Je me demande comment annoncer à nos proches, et puis aux moins proches, que l’enfant que je portais si fièrement n’a pas vécu. Je me demande avec autant d’intensité si elle aura mes yeux clairs ou le regard méditerranéen de son père ; si j’aurais pu, avec quelques semaines de plus, convaincre son père de choisir un autre prénom. Je me demande si elle trouvera la force et l’envie de lutter pour surmonter une telle prématurité. Je me demande si « là-haut » on l’appelle bien par son prénom, si on lui dit des mots doux, des mots d’encouragement, je me demande si « là-haut » ils l’aiment. Je sais qu’elle va au mieux. La seconde d’après je me prépare au pire. Puis je me souviens qu’on n’est jamais tout à fait à l’abri d’un miracle.

La nuit était déjà tombée quand j’ai découvert qu’un enfant naissant à 5 mois et 10 jours de grossesse pouvait vivre. Sabina, la sage-femme qui s’occupait de nous, m’a expliqué qu’elle ne prendrait pas le temps de me présenter ma fille, parce que chaque seconde comptait pour son développement futur. Ce « chaque seconde compte » était une énorme bouffée d’espoir, puissante, ravageuse, capable de contrebalancer le «vous êtes en train d’accoucher» du matin que j’avais compris comme la mort de mon enfant.

Une heure déjà que je n’ai pas de nouvelles. Et si elle allait plus mal, aurait-on pensé à venir me chercher ? Et si c’était brutal, en aurait-on le temps ? Elle dort peut-être, ma fille. Je le saurai dans 3h, quand j’aurai le droit de me lever, quand quelqu’un viendra me chercher.

Le couloir des salles de travail est désert, aucun bruit, aucun passage. La pénombre, les odeurs, les bruits lointains, étouffés ajoutent au sentiment d’irréalité que je ressens. J’ai une faim d’ogre, une soif de chameau, j’en veux à la terre entière d’affamer les jeunes mères. Je finis par prendre une décision concrète et parcours pieds nus un bout de couloir, attirée par de la lumière sortant d’une porte, d’où s’échappent aussi quelques murmures de conversation, demander… si ma fille est vivante, et quelque chose à manger.

On me rassure, on me trouve un morceau de pain, on me gronde, on me recouche. : je dois attendre encore quelques heures que l’effet de la péridurale s’atténue, ma fille est en bonnes mains, je ferais mieux de dormir un peu.

J’attends donc… mais chaque seconde voit passer un cortège de sentiments contradictoires, des plus fous espoirs à l’horreur à peine imaginable. Je rumine, je médite, je respire, je sens qu’un pétage de plombs me guette et qu’il s’agit pourtant de ne pas se laisser emmerder par un coup de vent. puis quoi qu’on en dise, mes jambes vont bien merci, je peux marcher. D’ailleurs, les anesthésies n’ont jamais pu endormir mon côté gauche, au pire je peux aller à cloche-pied. Si ma fille doit mourir, il n’est pas question qu’elle ait vécu sans un baiser de sa mère : portée par cette urgence, je me glisse à nouveau dans le couloir désert et franchis la porte derrière laquelle les sages-femmes ne me verront plus.

Ils ont dit 7ème étage… l’hôpital est immense et je suis capable de me perdre dans une salle de bains, mais mes pas me guident exactement au sas d’entrée de la réanimation néonatale.

Une jeune femme m’accueille, très douce. Elle me dit immédiatement qu’Elisa m’attend, puis me montre et m’explique le protocole de lavage de mains, où trouver blouse, charlotte et chaussons.

Nous entrons. Elisa est tout au bout d’une longue rangée de couveuses et de berceaux. Il fait sombre, l’atmosphère semble surchargée de sonneries et d’alarmes. En passant devant les autres enfants, la jeune femme m’explique l’appareillage qui entoure Elisa.

Elle s’arrête, elle n’a rien dit, je sais que la prochaine couveuse est celle de ma fille. Je me dirige vers elle, je ne vois plus la moindre machine, je vois Elisa, qui respire, qui dort, nue ou presque : sa couche lui arrive aux aisselles. L’infirmière me dit que je peux la toucher, me montre les ouvertures sur les côtés de l’incubateur. Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que mes mains sont déjà posées comme des ailes autour de ma fille, toute mon émotion concentrée dans mes paumes, dans mes doigts.

Je m’étais préparée à ressentir un soulagement, ou la peur. Un mélange des deux. Je pensais être choquée. Mais c’est un tout autre sentiment, totalement inattendu, qui me submerge. Je suis épatée. Impressionnée, éperdue d’admiration, reconnaissante, pour cette personne qui a su vivre, envers et contre tout. Elle a l’air si forte, si grande, si puissante, si solide dans sa volonté d’être!

Le premier mot que j’ai dit à ma fille, c’est « bravo ». Ou « merci », je ne sais plus très bien, tant je lui étais reconnaissante d’être là. Et puis j’ai chanté jusqu’au lever du jour, j’ai chanté pour bercer son sommeil, j’ai chanté pour qu’elle dorme dans l’amour de sa mère, j’ai chanté pour retrouver mon souffle, j’ai beaucoup chanté « je vous salue Marie » et « Bugel an Enez ».

 

Histoire à suivre…

Petit mot de fin: Nous sommes à presqu’un mois de la marche des bébés: Si vous souhaitez rejoindre une équipe, ouvrir une page de collecte ou faire un don pour cette cause si importante, n’attendez plus!

13 thoughts on “Le témoignage de prématurité de Pascale (19))”

  1. Encore un témoignage qui remue les tripes !!!
    5 mois : Mon Dieu !!!!
    Je comprends cette envie de se lever et d’y aller, être auprès de son enfant .
    Elisa c’est magnifique comme prénom !!!

  2. Bonjour Pascale, en fait, j’ai envie de te laisser un petit mot, mais je ne sais pas quoi dire… A part que ma journée commence en larmes… Tu as une magnifique façon d’écrire et de faire ressentir les sentiments qui se bousculent dans notre tête lors de ces premiers instants si frêles pour l’avenir de nos enfants car c’est là que tout peut basculer, ce sont ces instants et ce qu’ils s’y passent qui déterminent s’ils auront un avenir ou non… Cette attente insurmontable et indescriptible que nous ressentons lorsque l’ont nous demande de dormir et de nous reposer bien sagement dans un endroit non loin de notre enfant qui se bat pour sa vie, que nous n’avons ni rencontré, ni embrassé ni aidé à traverser ce qu’il traverse, alors qu’il a besoin de nous et que nous avons besoin de lui… J’aurais aimé avoir la force que tu as eu, de me lever et de « descendre » ces 3 étages qui nous séparaient. Mais immobilisée par la peur (et mes jambes), j’ai du me plier aux règles rigides du personnel de nuit. Merci à toi pour ce beau témoignage, j’ai hâte de lire la suite. Et surtout, merci pour ton engagement et l’amour que tu donnes à ces petits bouts nés trop tôt à travers Anatole Biz.

  3. Merci Cynthia ! Revivre ces moments pour ta collecte de témoignages était très remuant en effet, et quand je vois Elisa aujourdhui, Joyeuse et vive, je n’en suis que plus heureuse. Merci a vos pour vos commentaires, et je souhaite tout l’amour du monde a nous enfants.

  4. Je sais pourtant à quoi m’attendre à chaque fois que je lis les témoignages de prématurité mais y’a rien à faire, je me fais avoir à chaque fois ! Je me dis, aller cette fois tu ne vas pas pleurer et paf c’est encore pire………..ça suffit hein 😉
    C’est certain les actions Kleenex vont encore grimper !!!!!!

  5. Les larmes aux yeux, et la gorge nouée. Quel joli texte si simplement écrit. De la force, de la tendresse et de l’amour se dégagent de ces quelques lignes. Ces bébés qui se battent dès les premières secondes ont tant de choses à nous apprendre ! Bravo pour ces si beaux témoignages !

  6. Merci pour ce beau témoignage Pascale, j’ai les yeux pleins de larmes. J’ai eu la douleur de perdre une petite fille à 4 mois de grossesse puis pour mon second j’ai été hospitalisée au même terme que le tien ( 26 semaines ) je me revois encore demander aux médecins qui m’entouraient si à ce stade mon bébé pouvait vivre. Cette nuit là j’ai failli accoucher et j’aurais vécu sensiblement la même chose que toi.Je ne sais pas si Baptiste aurait trouvé les ressources nécessaires pour se battre comme Elisa. Parfois rétrospectivement j’ai très peur de ce qui aurait pu arriver. Finalement aussi surprenant que cela puisse paraître mes deux enfants sont nés à terme mais j’ai eu des grossesses très surveillées, je me suis gavé de livres sur la prématurité pour savoir, comprendre ce qui risquaient de leur arriver. A ce moment là de ma vie, j’aurais bien voulu lire vos témoignages à toutes. Merci.

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